Marionnettes : Douchanbé devient la scène des traditions du monde
Douchanbé accueille un festival international de marionnettes

Du 21 au 26 octobre 2026, Douchanbé accueillera la huitième édition du festival international de théâtres de marionnettes « Chodari Khayol ». Des compagnies de neuf pays étrangers sont annoncées. Derrière ce rendez-vous encore peu connu du public français se dessine un itinéraire culturel rare : de Petrouchka aux ombres chinoises, des marionnettes à fils d’Asie centrale à la batleïka biélorusse, les scènes réunies dans la capitale tadjike racontent plusieurs manières de donner une âme à un morceau de bois, de tissu ou de papier.

À Douchanbé, les marionnettes deviennent un passeport culturel

Le festival sera consacré au trente-cinquième anniversaire de l’indépendance du Tadjikistan. Organisé par le Théâtre républicain de marionnettes de Douchanbé avec l’appui du ministère de la Culture, il doit recevoir des artistes de Russie, du Kazakhstan, du Kirghizstan, d’Ouzbékistan, du Turkménistan, de Biélorussie, d’Inde, de Chine et de Mongolie. Le choix de ces pays n’est pas anodin. Plusieurs possèdent des traditions marionnettiques anciennes, mais aussi des compagnies qui renouvellent aujourd’hui leurs répertoires.

Le Tadjikistan sera lui-même représenté par des théâtres venus de Douchanbé, Buston et Bokhtar. La troupe de la capitale prépare notamment une création inspirée de la culture, de l’histoire et de l’identité nationales, selon la même agence. Pour le visiteur étranger, cette programmation promet ainsi davantage qu’une succession de spectacles pour enfants : elle ouvre une fenêtre sur des imaginaires que l’on rencontre rarement réunis sur une même scène.

« Chodari Khayol » s’inscrit dans la durée. Le festival existe depuis 2007 et est un rendez-vous organisé tous les deux ans. Son ambition officielle dépasse le seul divertissement : développer les échanges internationaux entre professionnels, soutenir la tradition tadjike des marionnettes et élargir l’horizon culturel des jeunes spectateurs. Dans une région où les routes commerciales ont longtemps transporté récits, instruments et formes théâtrales d’une ville à l’autre, le principe prend une résonance particulière.

Le nom du festival fait lui-même écho à une pratique locale. Lors des festivités de Norouz à Douchanbé au printemps 2026, l’utilisation d’un écran traditionnel appelé« Chodari Khayol », associé à des marionnettes tadjikes figurant un grand-père et sa petite-fille. Autrement dit, l’appellation du rendez-vous international ne fonctionne pas seulement comme une marque événementielle : elle renvoie à un vocabulaire scénique encore mobilisé dans les célébrations culturelles du pays. À Douchanbé, la marionnette devient ainsi un langage commun entre des pays qui ne partagent ni les mêmes récits, ni les mêmes techniques, mais dont les scènes populaires se répondent parfois de façon surprenante.

Un festival au cœur des traditions d’Asie centrale

L’Ouzbékistan offre l’un des exemples les plus éclairants. Le Musée ethnographique russe distingue une tradition de marionnettes à gaine et une autre de marionnettes à fils. Sa collection consacrée à ce théâtre comprend 125 objets réunis en 1907 et 1908. Les spectacles pouvaient faire surgir des héros populaires, des personnages de la vie quotidienne et une satire sociale qui transformait la petite scène en observatoire du monde. Pour un spectateur européen habitué à séparer nettement théâtre patrimonial et théâtre contemporain, cette continuité entre divertissement, caricature et mémoire collective constitue l’une des clefs de lecture du festival.

Au Kazakhstan, la tradition se réinvente avec des formes beaucoup plus hybrides. En 2025, à l’occasion du 90ème anniversaire du Théâtre de marionnettes d’Almaty, un spectacle intitulé « Orteke » avait été créé, mêlant manipulation, chant en direct, danse, participation du public et instruments nationaux. La scène kirghize suit elle aussi une logique d’échange. En septembre 2025, un artiste du Théâtre national de marionnettes kirghiz participait à un laboratoire international placé sous l’égide de l’UNIMA, l’organisation mondiale de la marionnette. Ce travail réunissait des participants venus de plusieurs continents Le Turkménistan illustre de son côté le passage d’un art populaire à une institution culturelle qui cherche aussi son public en ligne, puisque le site du Théâtre national de marionnettes turkmène est disponible en quatre langues. La troupe avait déjà participé à « Chodari Khayol » en octobre 2023 avec une création intitulée « Légendes éternelles ». La proximité géographique n’empêche donc nullement les esthétiques de diverger.

Marionnettes du monde : le festival passe de Petrouchka à la batleïka

Pour la Russie, la figure la plus immédiatement identifiable reste Petrouchka. Le Musée ethnographique russe le décrit comme le personnage de marionnette théâtrale le plus célèbre du pays et rappelle qu’il fut longtemps associé aux fêtes et aux spectacles de foire. La même institution fait remonter à 1636 un témoignage écrit ancien sur le théâtre de marionnettes en Russie. Sous son apparence de bouffon, Petrouchka appartient ainsi à une longue généalogie de héros irrévérencieux qui parlent au public depuis des scènes minuscules.

La Biélorussie possède une autre architecture du merveilleux : la batleïka, théâtre de marionnettes lié historiquement aux représentations de la Nativité avant d’intégrer des scènes populaires. Le Musée ethnographique russe décrit un dispositif traditionnel à deux niveaux pouvant accueillir plus de vingt figures. Dans certaines formes documentées par l’institution, un seul manipulateur travaille avec plusieurs chanteurs. Cette petite construction transportable condensait ainsi récit religieux, satire et culture villageoise dans un espace scénique de quelques panneaux de bois.

En Inde, la Kathputli du Rajasthan offre une esthétique encore différente. La page institutionnelle Incredible India rattache cette tradition de marionnettes à fils à la communauté des Bhat. Les personnages se distinguent par leur tête sculptée, leurs étoffes vivement colorées et une manipulation où les fils donnent une mobilité spectaculaire aux silhouettes. Dans les représentations traditionnelles, musique, voix et rythme ne servent pas simplement d’accompagnement : ils structurent le récit.

La Chine rappelle pour sa part que le théâtre d’ombres n’est pas seulement une image patrimoniale destinée aux musées. À Hejian, dans la province du Hebei, des artistes ont animé pendant l’été 2024 des formations destinées aux écoliers afin de transmettre la technique du théâtre d’ombres. La présence chinoise annoncée à Douchanbé s’inscrit donc dans un paysage où la sauvegarde de l’art passe aussi par l’enseignement aux nouvelles générations.

En Mongolie, le Théâtre national de marionnettes s’est récemment tourné vers l’un des grands emblèmes musicaux du pays. Sa production « Morin Khuur », présentée par l’agence culturelle mongole le 6 septembre 2024, s’inspire d’un récit populaire et de la légende entourant la célèbre vièle à tête de cheval. Le spectacle dure soixante minutes et était annoncé pour un public à partir de dix ans, selon la même source. Ici encore, la marionnette sert de véhicule à une mémoire qui dépasse le seul théâtre : elle transmet musique, légendes et représentations du monde nomade.

Le rendez-vous de 2026 conserve enfin un enjeu spécifiquement tadjik. La troupe de Douchanbé prépare une production autour de la culture, de l’histoire et de l’identité nationales. Au milieu des héros russes, des fils du Rajasthan, des ombres chinoises et des récits de la steppe mongole, cette création locale devrait fournir au public étranger le point d’ancrage nécessaire pour comprendre ce que Douchanbé cherche à montrer : non pas une collection figée de traditions, mais des théâtres qui continuent de parler à leur époque.

Illustration www.magnific.com.

Par Païsiy Ukhanov
Le 09/17/2026

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