L’Ouzbékistan lance Ohang, bibliothèque numérique gratuite offrant plus de 200 enregistrements authentiques de musique traditionnelle. Une contre-offensive culturelle pour contrer les stéréotypes sonores occidentaux et reprendre le contrôle de sa représentation mondiale.
Comment Hollywood et les majors créent des faux orientalismes
Pendant que les studios hollywoodiens recyclent les mêmes samples « orientaux » génériques depuis des décennies, l’Ouzbékistan lance une contre-offensive culturelle. Ohang, bibliothèque numérique gratuite mise en ligne début juillet 2026, met entre les mains des créateurs du monde entier la véritable musique de la Route de la Soie. Plus de 200 enregistrements authentiques de 24 instruments traditionnels, utilisables sans frais dans n’importe quelle production audiovisuelle. Une riposte directe aux stéréotypes sonores qui gangrènent l’industrie mondiale du divertissement.
Les producteurs occidentaux ont pris une habitude commode : dès qu’une scène nécessite une couleur « orientale », ils piochent dans le même catalogue de sons préfabriqués. Un sitar indien pour évoquer Samarcande, un oud arabe pour illustrer Boukhara. Peu importe que ces instruments n’aient jamais résonné dans les steppes d’Asie centrale. L’Ouzbékistan, héritier d’une tradition musicale millénaire distincte, se retrouve ainsi sonoriquement dissous dans un Orient fantasmé. « La musique traditionnelle ouzbèke devient plus visible, mais en profondeur elle reste connue principalement par les spécialistes », déplore Sardor Babaev, directeur créatif de We Digital et curateur du projet Ohang.
L’absence de ressources centralisées et authentiques a créé un vide. Les créateurs internationaux, faute d’accès légal à la vraie musique ouzbèke, se rabattent sur des approximations. Les banques de sons commerciales proposent des « ethnic loops » interchangeables, mélangeant sans vergogne les traditions turques, persanes, arabes et centre-asiatiques. Résultat : une bouillie sonore qui uniformise les cultures sous l’étiquette commode d’« exotisme ». L’industrie audiovisuelle occidentale impose ainsi sa vision simplifiée, réduisant des siècles de raffinement musical à quelques clichés vendables. Une forme d’appropriation culturelle par négligence, mais aux conséquences bien réelles sur la perception mondiale de l’Ouzbékistan.
Ohang, une arme numérique contre l’appropriation culturelle
Le site www.ohang.uz transforme l’expérience culturelle en donnant accès à la matière sonore brute. Vingt-quatre instruments traditionnels, du doira (tambour sur cadre) au tanbur (luth à long manche), enregistrés en conditions professionnelles. L’équipe a sillonné six régions, Khwarezm, Surkhondarya, Fergana, Boukhara, Tachkent et Karakalpakstan, pour capturer les particularités locales. Chaque territoire possède ses nuances, ses techniques de jeu, ses répertoires spécifiques. La plateforme préserve ces subtilités sans altération studio, garantissant l’authenticité des timbres. Fini les approximations : les créateurs disposent désormais de la source primaire.

© Ohang
Ohang ne se contente pas d’archiver. La plateforme autorise explicitement l’utilisation gratuite de ses ressources dans les vidéos, films, publicités et créations musicales. Sojida Ibragimova, chef du département Relations Publiques d’Uztelecom, partenaire télécommunications du projet, explique : « Nous sommes convaincus que la numérisation doit aider à préserver notre identité, rendre le patrimoine culturel accessible aux nouvelles générations et l’ouvrir au monde ». Stratégie habile : en supprimant les barrières financières et juridiques, l’Ouzbékistan rend son usage plus attractif que les samples payants des banques commerciales. Les créateurs internationaux peuvent désormais choisir l’authenticité sans surcoût. Un pari sur la viralité culturelle : plus Ohang sera utilisé, plus la vraie musique ouzbèke s’imposera comme référence mondiale.
Au-delà de la préservation, un projet de rayonnement géopolitique
Ohang illustre une ambition politique claire. En devenant la source officielle et vérifiée de la musique traditionnelle ouzbèke, Tachkent reprend le contrôle de son récit culturel. Plus besoin de passer par des intermédiaires occidentaux ou des catalogues génériques. L’Ouzbékistan s’affirme comme l’autorité légitime, celle qui définit ce qui est authentique et ce qui relève du stéréotype. Une forme de soft power numérique : influencer la production culturelle mondiale en fournissant les outils de base. Comme l’analyse Sardor Babaev, « à travers Ohang, nous voulons que plus de gens entendent à quel point notre héritage musical est riche et diversifié ».

© Ohang
Désormais, l’ignorance ne pourra plus servir d’excuse. Un réalisateur qui utilise un sample arabe pour illustrer Tachkent ne pourra plus invoquer l’absence d’alternatives. Ohang place l’industrie audiovisuelle face à ses responsabilités : continuer à recycler des approximations orientalistes ou faire l’effort de la précision culturelle. Cette pression morale s’accompagne d’un avantage pratique : les ressources d’Ohang sont gratuites et légalement sécurisées, contrairement aux samples commerciaux souvent flous juridiquement. L’Ouzbékistan parie sur la rationalité économique des créateurs autant que sur leur conscience culturelle. Une double contrainte efficace pour modifier les pratiques industrielles.
Et demain ? L’expansion vers une cartographie musicale nationale
L’équipe d’Ohang annonce déjà l’extension du projet à d’autres régions ouzbèkes. L’objectif : créer une carte musicale exhaustive du pays, documentant chaque tradition locale. Au-delà de l’Ouzbékistan, l’initiative pourrait inspirer d’autres nations centre-asiatiques confrontées aux mêmes problèmes de représentation. Le Kazakhstan, le Kirghizistan ou le Tadjikistan possèdent eux aussi des patrimoines musicaux distincts, régulièrement confondus dans les productions occidentales. Une coalition régionale de bibliothèques numériques pourrait émerger, transformant l’approche de l’authenticité culturelle dans l’industrie mondiale. Ohang montre la voie : la numérisation culturelle devient un outil de résistance géopolitique, permettant aux nations de reprendre le contrôle de leur image sonore dans l’imaginaire collectif mondial.
