Aitu : le Kazakhstan veut imposer sa messagerie aux banques
Aitu : le Kazakhstan veut imposer sa messagerie aux banques

Le Kazakhstan pousse pour une utilisation toujours plus large d’Aitu, l’application de messagerie « made in Kazakhstan ». L’Agence pour la régulation et le développement du marché financier souhaite désormais contraindre les banques et autres établissements financiers à l’utiliser en tant que seule messagerie autorisée pour les interactions avec les clients, au détriment de services étrangers comme WhatsApp. Derrière cette initiative, des enjeux de souveraineté numérique, de sécurité des données et de contrôle des communications se dessinent.

Aitu, une messagerie au cœur des communications financières

Au Kazakhstan, l’Agence pour la régulation et le développement du marché financier a recommandé aux banques et autres établissements financiers de migrer vers Aitu pour leurs échanges avec les clients. Cette orientation pourrait aller jusqu’à une obligation formelle dans certains cas. Cette décision s’inscrit dans une stratégie plus large portée par l’État kazakhstanais visant à promouvoir un écosystème numérique national et limiter la dépendance aux solutions étrangères.

L’idée de remplacer des applications largement utilisées comme WhatsApp par Aitu ne relève pas d’un simple choix technique. Elle répond à des préoccupations sécuritaires. En effet, selon les autorités, l’utilisation d’une messagerie de droit kazakhstanais et qui conserve les données sur le sol kazakhstanais permettrait de mieux protéger les données sensibles des utilisateurs et de limiter les risques de fraude.

Cependant, cette orientation ne fait pas l’unanimité. Les acteurs du secteur financier pointent plusieurs obstacles. D’une part, Aitu ne compte qu’environ 1 million d’utilisateurs mensuels, un chiffre très inférieur aux grandes plateformes étrangères comme WhatsApp et Telegram. D’autre part, ses fonctionnalités sont jugées limitées, ce qui complique son adoption à grande échelle.

Enfin, les coûts de transition inquiètent. Migrer des systèmes entiers vers une nouvelle messagerie implique des investissements importants, tant en infrastructure qu’en formation. De ce fait, certaines entreprises plaident pour une adoption progressive plutôt qu’une obligation immédiate.

Une stratégie de souveraineté numérique

L’essor d’Aitu ne peut être compris sans revenir à son origine. Lancée en 2018, l’application a été développée par BTS Digital, une société affiliée à Kazakhtelecom et au fonds souverain Samruk-Kazyna. Dès le départ, le projet s’inscrit dans une logique étatique. Progressivement, Aitu s’est transformée en plateforme multifonctionnelle. Elle intègre désormais des services publics, des paiements et même des outils d’intelligence artificielle : l’application propose déjà une vingtaine de fonctionnalités basées sur l’IA.

Cette montée en puissance s’accompagne d’un soutien politique affirmé. Dès 2025, le président Kassym-Jomart Tokaïev appelait à transférer les communications contenant des données personnelles vers un messager national sécurisé. Une directive qui éclaire les décisions actuelles. Dans cette perspective, l’État kazakhstanais suit une tendance observée chez ses voisins : la Russie et la Chine privilégient en effet leurs propres applications pour des raisons de « souveraineté » et de surveillance des échanges.

Entre sécurité et contrôle : les enjeux controversés d’Aitu

Si les autorités mettent en avant la sécurité, certains experts évoquent d’autres motivations. Interrogé par Bloomberg, Mario Bikarsky, analyste senior pour l’Europe de l’Est et l’Asie centrale à Verisk Maplecroft, estime que « les tentatives d’augmenter l’utilisation d’Aitu sont probablement motivées par la volonté du gouvernement de jouer un rôle de premier plan dans le développement des technologies souveraines ». Il va plus loin en affirmant que cette stratégie pourrait aussi permettre de « donner au gouvernement accès à des données précieuses sur le comportement des citoyens ». Une perspective qui alimente les inquiétudes.

Reste que la question de l’équilibre entre sécurité et liberté demeure centrale. En poussant Aitu pour les échanges avec les établissements financiers, le Kazakhstan s’engage dans une transformation profonde de son paysage numérique, dont les conséquences restent encore difficiles à mesurer.

Par Païsiy Ukhanov
Le 04/09/2026

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