À Almaty, la municipalité prépare une réforme majeure qui va restreindre l’accès du centre-ville aux véhicules les plus anciens et les plus polluantes. Cette initiative, inédite au Kazakhstan par son ampleur, s’inscrit dans un mouvement mondial de durcissement des règles de circulation. Entre impératif sanitaire, contraintes sociales et efficacité environnementale, le débat prend une dimension stratégique pour les grandes métropoles.
Véhicules polluants à Almaty : une nouvelle frontière urbaine
La municipalité d’Almaty, au Kazakhstan, a officiellement lancé la procédure réglementaire visant à limiter l’accès du centre-ville aux véhicules ne respectant pas certaines normes environnementales. Cette décision repose sur un constat alarmant de dégradation de la qualité de l’air et sur une volonté politique affirmée de réduire les émissions élevées liées aux voitures polluantes. Toutefois, si l’objectif écologique est clairement affiché, ses modalités concrètes soulèvent déjà de fortes interrogations économiques et sociales.
La future réglementation prévoit, d’abord, l’exclusion progressive des véhicules ne répondant pas au standard Euro-5. Ainsi, par conséquent, seuls les modèles récents pourraient accéder librement au cœur d’Almaty, tandis que les voitures plus anciennes seraient soumises à un péage, ou même totalement interdites lors des épisodes de pollution aux particules fines. Ce système combinera restriction permanente et interdiction temporaire en fonction du niveau de pollution. De plus, afin d’amortir l’impact social, un mécanisme de rachat public des véhicules anciens est également prévu, financé à la fois par les recettes du péage et par le budget municipal, tandis que, parallèlement, les constructeurs et importateurs seraient mis à contribution.
Sur le plan administratif, toutefois, la mesure n’est pas encore définitivement entérinée. Le projet est actuellement en cours de validation auprès du ministère de la Justice avant d’être soumis l’assemblée locale d’Almaty. Par ailleurs, les autorités ont tenu à rappeler que le périmètre exact des zones concernées reste en discussion. En attendant, les chiffres disponibles témoignent déjà de l’ampleur du problème : en 2024, près de 205.000 contrôles techniques ont été menés, et 17% des véhicules inspectées dépassaient les seuils autorisés d’émissions polluantes. Ce niveau de non-conformité explique, en partie, l’urgence de l’action publique au Kazakhstan.
Vieux véhicules et qualité de l’air : une pression sanitaire documentée
Au-delà de la seule organisation de la circulation, le projet vise, avant tout, à répondre à une urgence sanitaire. Selon une vaste enquête de L’Initiative pour l’Air à Almaty, publiée en 2025, 88% des habitants se déclarent inquiets pour la qualité de l’air. De plus, 51% des sondés soutiennent explicitement la mise en place de zones à faibles émissions pour les véhicules, à condition, cependant, qu’elle s’accompagne d’un développement massif des transports publics et d’aides au renouvellement des voitures. Ainsi, le consentement social existe, mais il demeure conditionnel. De fait, les habitants craignent un transfert brutal de la charge financière vers les ménages les plus modestes.
Cette sensibilité sociale est d’autant plus forte que les transports représenteraient près de la principale source de pollution atmosphérique à Almaty. Autrement dit, les véhicules seraient responsables d’une part déterminante des particules fines et des oxydes d’azote qui saturent régulièrement l’air de la métropole. Dès lors, les autorités locales défendent leur projet comme une mesure de santé publique, et non comme une simple contrainte administrative. En revanche, plusieurs juristes rappellent que la base légale nationale des zones à faibles émissions reste encore incomplète, ce qui expose le dispositif à d’éventuels recours.
En bannissant les vieilles voitures du centre-ville, le Kazakhstan regarde au-delà de ses frontières
Dans les grandes capitales européennes, la régulation des véhicules polluantes est déjà une réalité installée. À Londres, par exemple, l’extension de l’Ultra Low Emission Zone impose une taxe quotidienne aux véhicules non conformes, ce qui a entraîné, selon les bilans officiels britanniques, une baisse sensible du dioxyde d’azote dans plusieurs quartiers. À Paris, la Zone à faibles émissions repose sur le système Crit’Air, tandis qu’à Milan, Madrid ou Amsterdam, des péages urbains et des interdictions progressives ciblent particulièrement les voitures diesel les plus anciennes. Partout, cependant, le même débat traverse les politiques publiques : efficacité environnementale d’un côté, acceptabilité sociale de l’autre.
En Europe centrale également, des villes comme Varsovie et Cracovie ont instauré leurs propres zones à faibles émissions pour les véhicules anciens, avec des calendriers d’application progressifs. À Bruxelles, les interdictions successives ont régulièrement été ajustées sous la pression des acteurs économiques, tandis qu’à Rome, l’extension des restrictions dans la « zone verte » a déjà suscité plusieurs recours contentieux. Autrement dit, si le principe des interdictions est largement partagé, ses modalités restent politiquement sensibles. Ce contexte international fournit aujourd’hui à Almaty, au Kazakhstan, un champ d’expérimentation vaste, mais aussi riche en enseignements sur les erreurs à éviter.
Zones à faibles émissions : Londres fait office de bon exemple
Les études menées en Europe montrent, d’une manière générale, que la restriction des véhicules anciens conduit bien à une amélioration mesurable de la qualité de l’air. À Londres, notamment, les concentrations de NO₂ ont reculé dans les mois suivant l’extension des zones contrôlées. Toutefois, ces résultats sont obtenus au prix d’importants investissements publics dans le transport collectif et dans les aides à la conversion des voitures. C’est précisément ce point qui interroge à Almaty. En effet, si les restrictions sont mises en œuvre sans renforcement massif des alternatives à la véhicules individuelle, le risque de report de trafic et de saturation du réseau secondaire demeure élevé.
À cela s’ajoute une question structurelle propre au Kazakhstan : le vieillissement du parc automobile. Contrairement aux métropoles d’Europe occidentale, où le renouvellement est plus rapide, une part significative des véhicules en circulation à Almaty a plus de quinze ans. Dès lors, une interdiction rapide pourrait exclure brutalement des dizaines de milliers d’usagers. C’est pourquoi les autorités défendent leur mécanisme de rachat comme un outil central d’équilibre social. Ce dispositif permettrait de retirer progressivement les voitures les plus polluantes du parc, tout en limitant le choc économique pour les ménages.
Almaty face au risque social des véhicules interdits
La dimension sociale constitue aujourd’hui le principal point de friction autour du projet. D’un côté, les autorités locales rappellent que les véhicules les plus anciens sont aussi les plus polluantes et qu’ils contribuent de manière disproportionnée aux pics de pollution. De l’autre, plusieurs associations d’automobilistes estiment que la transition est trop rapide pour les foyers modestes. Les critiques portent notamment sur l’absence, à ce stade, de barème précis d’indemnisation pour la reprise des voitures, ce qui alimente les inquiétudes quant au niveau réel de compensation financière.
Par ailleurs, le débat touche aussi à l’économie locale. Les artisans, les livreurs et les petites entreprises utilisent majoritairement des véhicules plus anciens, faute de moyens pour investir dans des modèles récents. Une interdiction trop rigide pourrait donc fragiliser des pans entiers de l’activité urbaine. À cet égard, l’expérience européenne montre que les périodes transitoires, assorties de dérogations ciblées, jouent un rôle clé dans l’acceptation sociale. Reste à savoir si Almaty choisira cette voie graduelle ou une application plus brutale, sous la pression de l’urgence sanitaire.
