Gratification des médecins : le Kirghizstan teste un modèle controversé
gratification des médecins

Au Kirghizstan, le gouvernement explore l’idée inédite de légaliser la gratification des médecins par les patients. Présentée comme une « participation volontaire », cette mesure vise à encadrer une pratique déjà répandue, tout en déclenchant un vif débat sur les risques de dérives et sur la frontière fragile entre gratitude et corruption.

Une « participation volontaire » sous surveillance numérique

Au Kirghizstan, la question de la gratification des soignants par les patients (tradition héritée des temps de l’URSS et toujours très présente dans ces pays) est entrée dans l’agenda politique. Le ministre de la Justice, Aiaz Baitov, a proposé un dispositif de « participation volontaire » qui permettrait aux patients de remercier officiellement les médecins. Ce projet, qui met en avant la notion de transparence et de contrôle numérique, soulève des interrogations cruciales sur la rémunération des soignants, la place des patients et la frontière entre reconnaissance sincère et pression financière.

Dans les discussions menées à la commission intergouvernementale de dé-bureaucratisation, Aiaz Baitov a défendu la mise en place d’un mécanisme permettant aux patients de verser une gratification aux médecins, mais selon un cadre strict. « Lors de la réunion, il a été clairement indiqué que le co-paiement volontaire… pourrait être totalement transparent, soumis à un contrôle numérique, effectué exclusivement à la caisse et uniquement après la prestation des services, et ne concerner que des montants modestes ne dépassant pas un certain seuil », a expliqué Aiaz Baitov lors de son intervention.

Selon les précisions fournies par la presse économique locale, la limite envisagée se situe entre 3.000 et 5.000 soms kirghiz, soit environ 34 à 57 dollars américains. Ce plafond vise à empêcher toute pression économique excessive sur les patients et à distinguer clairement cette gratification des formes classiques de corruption. Le ministère de la Justice insiste sur le caractère volontaire, contrôlé et encadré de cette démarche.

Dans ses explications, Aiaz Baitov a insisté sur la dimension culturelle et sociale de ce projet : « Donner un pourboire à un serveur est une marque de courtoisie, mais donner un pourboire à un médecin est un pot-de-vin, ce qui est inacceptable ! Nous soumettons à l’examen de la commission médicale le concept de co-paiement volontaire dans le cadre de l’autonomie financière ». Pour le ministre, il s’agit d’effacer le stigmate associé aux gestes de reconnaissance envers les soignants, en les inscrivant dans un cadre légal et transparent.

Les soignants entre gratitude encadrée et promesse salariale

Le ministère de la Santé a rapidement réagi à la proposition. Le ministre Erkin Checheibaev a rappelé que les patients expriment déjà leur reconnaissance par des cadeaux ou de l’argent. Plutôt que de laisser cette pratique dans l’ombre, il estime préférable de la canaliser : « Même si le patient se contente de remercier, en disant « Merci ! », et de donner sa bénédiction, c’est déjà agréable ». Le ministre suggère ainsi de remplacer progressivement le système actuel de répartition interne des primes, jugé injuste, par un dispositif basé sur une gratification transparente.

Cependant, le gouvernement insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une décision officielle. Le vice-président du Cabinet, Edil Baysalov, a tenu à recadrer le débat. Selon lui, cette idée relève d’une proposition parmi d’autres, et non d’une orientation gouvernementale. « Cette initiative ne reflète pas la position officielle du gouvernement », a-t-il martelé, ajoutant que la véritable priorité reste l’augmentation des salaires des médecins et des soignants. D’après Edil Baysalov, une rémunération « digne » devrait être assurée dans un délai de trois à quatre ans, afin de permettre aux professionnels de santé d’exercer leur métier sans dépendre de la générosité des patients.

Cette promesse de revalorisation salariale intervient dans un contexte où les soignants kirghiz dénoncent depuis longtemps des rémunérations insuffisantes. La gratification, si elle était encadrée légalement, pourrait temporairement combler une partie du manque à gagner, mais ne résout pas la question structurelle du financement du système de santé.

Gratification ou corruption ? Un débat de société

L’annonce a immédiatement suscité des réactions contrastées. Certains syndicats médicaux et associations citoyennes redoutent que ce système ouvre la porte à une légalisation déguisée des paiements informels. Pour eux, la différence entre un geste spontané de gratitude et une incitation financière pourrait vite s’effacer. Des observateurs mettent aussi en avant le risque que les soignants privilégient les patients les plus généreux, fragilisant ainsi l’égalité d’accès aux soins.

Des médias kirghiz ont relayé les inquiétudes de médecins indépendants : si le dispositif est présenté comme une « sortie de l’ombre », il pourrait en réalité institutionnaliser une pratique proche de la corruption. La question de la redistribution interne, du suivi fiscal et de la part revenant aux établissements reste également floue. Le débat dépasse donc la seule question juridique pour toucher à la confiance dans le système de santé.

Pour les partisans de la réforme, cette gratification encadrée serait au contraire une façon de reconnaître la valeur du travail médical, dans un pays où la pression économique pèse lourdement sur les hôpitaux. Ils avancent que l’interdiction pure et simple n’empêche pas les pratiques informelles, mais qu’une transparence légale permettrait de sécuriser patients et médecins. Le contrôle numérique et la limitation des montants sont présentés comme des garde-fous destinés à éviter toute dérive.

Illustration www.freepik.com.

Par Païsiy Ukhanov
Le 08/21/2025

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