Quand une agence américaine modifie trois lettres, c’est tout un pays qui retient son souffle. Entre promesse d’attractivité financière et illusions de prospérité, que cache vraiment cette nouvelle appréciation de la dette kirghize ?
Le Kirghizstan gagne une note : Standard & Poor’s améliore son appréciation de la dette souveraine
Le 31 mars 2025, le Kirghizstan a franchi un cap symbolique : l’agence de notation américaine Standard & Poor’s (S&P) a rehaussé la note souveraine du pays à « B+ », assortie d’une perspective stable. Une annonce faite en grande pompe par le ministre de l’Économie, Bakyt Sadykov, lors d’une conférence de presse à Bichkek. Pour un pays souvent relégué aux marges du système financier international, c’est une reconnaissance inédite — mais aussi un exercice d’équilibriste dans un environnement géopolitique tendu.
Le Kirghizstan rejoint le club B+ : quels États partagent cette note de Standard & Poor’s ?
Dans la jungle des notations, chaque échelon compte. Le « B+ » obtenu par le Kirghizstan place désormais le pays au même rang que des économies telles que l’Ouzbékistan, l’Arménie, ou encore la Turquie — autant de voisins ou partenaires géopolitiques avec qui Bichkek partage désormais un indice de solvabilité. Pas de quoi pavoiser : cette note reste catégorisée dans la classe des investissements spéculatifs, ou pour le dire crûment, des débiteurs à risque.
Mais dans la bouche du ministre, c’est un triomphe. « La nite ‘B+’ est supérieure de trois crans à notre évaluation précédente », a-t-il souligné sans détour. Et de rappeler que cette revalorisation s’inscrit dans un contexte de croissance économique cumulée de 9% sur trois ans, appuyée par une politique budgétaire plus rigoureuse et une vague de réformes structurelles.
Derrière les lettres : que change concrètement cette note pour le Kirghizstan ?
À écouter les autorités, cette notation redonne des couleurs au pays sur l’échiquier financier mondial. Le rapport publié par Standard & Poor’s salue notamment les progrès réalisés sur le plan du solde extérieur, avec une nette amélioration du compte courant, un élément souvent scruté par les analystes. Pour les bailleurs de fonds, c’est un signe de crédibilité renforcée. « Les investisseurs internationaux, les financiers, les banques et les grandes entreprises s’appuient sur les notations de crédit pour décider de l’allocation de leurs ressources », a expliqué Bakyt Sadykov.
Autrement dit, plus de capital étranger, des taux d’emprunt plus avantageux, et un accès facilité aux marchés financiers. Voilà pour la promesse. Car dans les faits, une note de type « B+ » reste une appréciation prudente, voire conservatrice. Le Kirghizstan ne bascule pas encore dans les cercles courtisés du crédit bon marché.
Une impulsion pour l’économie intérieure et les entreprises
Mais la note ne parle pas qu’aux marchés internationaux. Elle s’adresse aussi aux acteurs économiques locaux. Une meilleure notation souveraine implique un référentiel plus favorable pour les banques et entreprises du pays. « Les notations d’entreprises et des banques kirghizes s’aligneront sur cette nouvelle évaluation, ce qui leur permettra d’accéder plus facilement à des financements », a précisé le ministre de l’Économie.
Cela pourrait créer une dynamique positive pour les projets d’infrastructure, les partenariats public-privé ou encore les investissements stratégiques dans l’énergie et les télécommunications. Le gouvernement mise aussi sur cette note pour renforcer la compétitivité du secteur privé et inciter à la formalisation de l’économie.
Des agences dans la boucle, mais une prudence qui reste de mise
Si le pays jubile, c’est aussi parce qu’il était parti de loin. Pendant des années, Bichkek oscillait entre désintérêt des agences de notation et instabilité politique chronique. Aujourd’hui, il ne se contente plus d’un seul label. Le Kirghizstan entretient désormais des liens étroits avec les trois grandes agences : Standard & Poor’s, Fitch Ratings, et Moody’s. Une stratégie délibérée de diplomatie financière, portée par le ministère de l’Économie, dans un contexte où la perception extérieure est devenue une ressource à part entière.
Mais attention à ne pas s’enivrer trop vite. Car même avec une note améliorée, les risques structurels demeurent : forte dépendance aux transferts des travailleurs émigrés, exposition aux chocs externes, faible diversification industrielle. En clair, le label « B+ » est une promesse, pas une garantie.
Une ambition régionale, mais les réalités persistent
À long terme, le Kirghizstan espère se hisser dans la catégorie des pays « en transition avancée », capables d’attirer massivement les IDE (investissements directs étrangers). Mais tant que les institutions resteront fragiles et la corruption latente, les investisseurs pourraient bien garder leurs distances. L’effet d’annonce, lui, est indéniable.
En somme, une note peut tout changer… ou presque. Elle reflète une intention, une dynamique, mais pas encore une transformation. Et dans ce jeu de perception, chaque point gagné est aussi un test de cohérence.