Sous un ciel de propagande et de coton, les autorités turkmènes s’évertuent à présenter une vitrine réformée. Mais à y regarder de plus près, derrière les champs blancs, les méthodes n’ont pas changé. Surveillance internationale, rapports accablants, enfants dans les champs : que vaut réellement la parole d’un État autoritaire lorsqu’il s’agit de droits humains ?
Au Turkménistan, des enfants travaillent toujours à la récolte de coton
À l’automne 2024, le gouvernement turkmène a ouvert les portes de ses exploitations cotonnières à une mission d’observation sans précédent. Quarante experts de l’Organisation internationale du travail (OIT) ont sillonné les cinq régions du pays, arpentant 472 champs de coton, interrogeant 1.762 ouvriers, 472 agriculteurs, 2.047 fonctionnaires et 385 responsables administratifs. Leur mandat ? Évaluer les conditions de recrutement et de travail dans les campagnes turkmènes lors de la récolte du coton, fleuron stratégique de l’économie nationale. Mais derrière les chiffres, c’est un portrait accablant qui se dessine.
Le décret du ministère du Travail, publié en juillet 2024, interdisait formellement l’emploi de mineurs dans ce secteur classé « dangereux ». Et pourtant, les observateurs internationaux ont bel et bien rencontré des enfants sur les champs. Un échec d’autant plus flagrant qu’il s’inscrivait dans un contexte d’annonces officielles sur la fin du travail des enfants. L’ironie est cruelle : les textes changent, les pratiques non.
Le mot d’ordre reste le même : récolter, coûte que coûte
Officiellement, le Turkménistan affirme avoir banni toute forme de coercition dans la mobilisation pour la récolte. En pratique, l’État continue de s’appuyer sur les réseaux publics – écoles, hôpitaux, administrations – pour garnir les champs, dans ce qui s’apparente davantage à une conscription agricole qu’à un volontariat.
Le rapport de l’OIT relève des sanctions financières imposées à ceux qui refusent de participer. Une forme de chantage institutionnalisé, subtilement dissimulée derrière un discours de patriotisme économique. Ce n’est plus l’URSS, mais les méthodes, elles, n’ont pas pris une ride. L’ONG Human Rights Watch, dans son rapport de 2024, est formelle : « Le Turkménistan n’a fait aucun progrès significatif dans le domaine des droits de l’homme et continue de recourir à des pratiques oppressives ».
Récolte de coton : une vitrine empoisonnée pour l’économie turkmène
Le coton, surnommé « l’or blanc », représente une composante essentielle des exportations turkmènes. Le gouvernement y voit une source de devises, mais la communauté internationale, elle, y voit un champ d’exploitation humaine. Malgré certaines avancées signalées par l’OIT – notamment des formations, des efforts de coordination avec les autorités locales – les mécanismes de contrôle sont jugés inefficaces.
« Les risques liés au travail forcé persistent en raison de l’absence d’un système de contrôle et d’application efficace des normes », peut-on lire dans l’article publié par Turkmen.News le 22 mars 2025. Le même média rapporte que même après l’interdiction formelle de faire travailler les enfants, des témoignages de présence de mineurs ont été enregistrés par les observateurs internationaux.
Le rapport complet de l’OIT précise que ces constats ne sont pas isolés : ils émanent de visites dans 379 institutions étatiques. Il ne s’agit donc pas d’exceptions locales mais d’un système profondément enraciné.
Entre vitrines diplomatiques et réalités du terrain
La coopération initiée par le gouvernement turkmène avec l’OIT en 2023 n’est pas à négliger. Des tables rondes ont été organisées, notamment à Achgabat, en février 2024, avec la participation de divers acteurs nationaux et internationaux. L’ONU, via son bureau du coordinateur résident, a aussi apporté un soutien technique.
Mais cette façade d’ouverture peine à masquer les contradictions. L’État turkmène continue de verrouiller l’espace public, interdit les ONG indépendantes, réprime la presse, et bannit toute initiative autonome de surveillance. Dans ce contexte, croire en une réforme authentique relève de la foi plus que du réalisme.
L’avenir ? Une question de volonté politique… et de pression internationale
Ce qui ressort de ce tableau, c’est une ambivalence persistante. Le Turkménistan veut plaire à Genève, mais conserve des pratiques héritées d’un autre siècle. Tant que les observateurs étrangers resteront les seuls témoins critiques autorisés à entrer, et que les citoyens ne pourront s’exprimer librement, aucune réforme ne pourra prétendre à la légitimité.
L’OIT conclut néanmoins son rapport par un appel à la coopération : « Les efforts pour éliminer le travail forcé sont étroitement liés à la promotion d’un dialogue social ouvert. » (ILO, 2025)
Un vœu pieux ? Peut-être. Mais à condition que la communauté internationale continue de scruter chaque champ de coton, loupe en main, stylo prêt à cocher les violations. Car les récoltes ne doivent plus se faire au prix de la dignité humaine.