À Astana, un détail a disparu du paysage urbain. Pas de manifestation, pas de grande déclaration, simplement quelques photographies enlevées. Mais derrière ces gestes discrets, un virage politique s’amorce, bien plus profond qu’il n’y paraît.
Le 1er avril 2025, dans le square situé devant l’administration municipale du district de Saryarka à Astana, les photographies de Noursoultan Nazarbaïev ont été discrètement démontées. Le nom de l’ancien chef d’État kazakhstanais, longtemps omniprésent dans l’espace public, semble désormais s’effacer, image après image. Une évolution qui s’inscrit dans une dynamique politique plus vaste : celle de la déconstruction du culte de la personnalité du « premier président » du Kazakhstan.
Noursoultan Nazarbaïev, entre gloire passée et effacement programmé
Pendant des décennies, Noursoultan Nazarbaïev a incarné à lui seul l’image du Kazakhstan. Statues, portraits, places et universités portaient son nom comme autant de marques d’un pouvoir façonné à son image. Le 1er avril 2025, les photographies qui ornaient un square emblématique d’Astana ont été retirées, officiellement « dans le cadre de travaux de rénovation et de réaménagement paysager pour améliorer le confort des habitants », selon les services municipaux.
La réponse de l’administration de Saryarka est limpide, presque clinique : « En lieu et place des panneaux, des massifs floraux et un mobilier urbain modernisé seront installés », rapporte Tengrinews.kz. De quoi donner à l’opération une allure strictement technique, sans la moindre portée symbolique. Vraiment ?
Premiers signes d’un déclassement présidentiel
Ce retrait n’est pas un cas isolé. En 2024, une statue de l’ancien président, érigée en 2020 à l’occasion de son 80e anniversaire, a été démontée du campus de l’Université nationale de défense. Quelques mois plus tôt, c’est sa figure en cire, installée depuis 2018 dans le musée militaire national d’Astana, qui avait discrètement quitté les vitrines, officiellement pour céder la place à une nouvelle exposition dédiée à l’officier et héros national Sagadat Nourmagambetov.
Ajoutons à cela la disparition de son portrait dans une station de métro à Almaty : tout concourt à ce que l’image de Noursoultan Nazarbaïev soit méthodiquement reléguée dans les recoins de l’histoire. Le timing n’est pas anodin. Il coïncide avec une volonté politique de « normaliser » la vie publique kazakhstanaise après des décennies de personnalisation extrême du pouvoir.
Un culte de la personnalité méthodiquement démantelé
Dès janvier 2022, les premières fissures dans le culte Nazarbaïev se font sentir, dans le sillage des émeutes qui ont secoué le pays. Le président actuel, Kassym-Jomart Tokaïev, s’est alors progressivement émancipé de l’ombre de son prédécesseur, pourtant encore surnommé Elbasy, « le chef de la nation ». Sans fanfare, mais avec constance, les institutions kazakhstanaises déploient une stratégie d’effacement progressif. Les monuments tombent les uns après les autres. Les symboles sont remplacés, les hommages édulcorés. Mais le mot d’ordre est clair : pas de rupture brutale. Rien qui puisse provoquer un retour de flamme chez les partisans du premier président. À la place, une stratégie douce : celle d’un rééquilibrage, d’une « purification urbaine » où les effigies deviennent gênantes, les statues encombrantes, les hommages déplacés.
Une transition silencieuse mais stratégique
La chute des icônes est toujours un indicateur puissant des inflexions du pouvoir. À Astana, ce ne sont pas de simples travaux paysagers qui ont fait disparaître Nazarbaïev des squares et des vitrines. C’est une opération de grande ampleur, calibrée, orchestrée, qui dit tout d’un pays en quête de nouvelle légitimité.
Mais cette métamorphose reste ambivalente. Astana a bien retrouvé son nom en 2022, après avoir porté nom de Noursoultan pendant trois ans. La Constitution du Kazakhstan, malgré quelques amendements, porte encore les traces de son influence. Et surtout, le système politique, bien que réformé en surface, conserve certaines de ses logiques verticales héritées.