Entre les ruines d’un continent en guerre et les méandres d’archives poussiéreuses, une vérité silencieuse refait surface. Des hommes venus des confins des steppes d’Asie centrale ont, dans le plus grand anonymat, versé leur sang pour une liberté qui ne fut jamais vraiment la leur.
Le 8 mai 1945, la France célèbre la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais combien savent que, dans les maquis du Tarn et les rues libérées de Toulouse, des partisans kazakhs combattaient l’occupant nazi ? Longtemps effacée des récits officiels, cette page méconnue de la guerre trouve enfin sa place, grâce aux travaux méticuleux d’historiens déterminés. Ces combattants, oubliés dans les inventaires de la mémoire, ont pourtant contribué à la libération de territoires entiers, au prix de sacrifices inavoués. Voici leur histoire.
Des légionnaires kazakhs à la Résistance française : itinéraire d’un destin
Le destin des partisans kazakhs en France commence dans les tranchées froides de l’Est. Faits prisonniers par les Allemands, ces soldats soviétiques originaires du Kazakhstan furent ensuite enrôlés de force dans la Légion du Turkestan, une unité de la Wehrmacht composée de captifs venus d’Asie centrale. Mais très vite, l’illusion allemande s’écroule : « Personne ne s’est échappé de son propre chef vers les Allemands. Les prisonniers de guerre étaient conduits à un état de désespoir profond », rappelle l’historienne Gulnara Mendikulova, spécialiste du sujet.
En 1944, transférés en France, ces légionnaires sont affectés à la garde de camps ou employés dans les mines du sud, notamment autour d’Albi. Les conditions de vie sont strictes, les régimes impitoyables, les évasions fréquentes. Des résistants en devenir.
Akhmet Bektaïev, Uteule Bisengaliev, Kadem Zhumaniyazov : visages d’une insurrection kazakhe
Le nom d’Akhmet Bektaïev revient souvent dans les archives. Médecin militaire formé à Shymkent, prisonnier depuis 1941, il devient le pivot d’une cellule d’évasion. Avec son complice Petro Dyachuk, il fait passer 97 prisonniers dans les rangs des maquisards. En usant de subterfuges médicaux, il les fait « transporter » vers des hôpitaux d’où ils sont libérés par la Résistance.
Autre figure essentielle : Kadem Zhumaniyazov, ancien combattant de la guerre d’Espagne, parlant couramment l’allemand et le français. Il infiltre les camps sous une fausse identité et prépare la libération des détenus. Akhmet Bektaïev le décrit dans ses mémoires comme un « fantôme résistant » – insaisissable et décisif. Son destin tragique scelle la violence du silence : revenu au pays en 1946, il meurt un an plus tard dans des circonstances suspectes.
Le professeur de mathématiques Uteule Bisengaliev, quant à lui, passe de la cavalerie soviétique aux détachements partisans via une fausse opération chirurgicale orchestrée par le chirurgien Nikolai Janderi. Une mise en scène à la frontière du théâtre et de la survie.
Régiments « Stalingrad » et « Mongols » : les bataillons invisibles de la libération
À l’été 1944, le sud de la France voit émerger un régiment soviétique composé de ces anciens prisonniers kazakhs. Le premier régiment de partisans soviétiques, comme le raconte Gulnara Mendikulova, réunit près de 300 Kazakhs dans des combats décisifs autour d’Albi, Toulouse, Montauban, Carcassonne. On y retrouve Ali Moldagaliev comme chef d’état-major, Zunum Zhamankulov et Manas Nugmanov parmi les figures du terrain. Les unités dites « Stalingrad » et « Mongols » attaquent garnisons allemandes et trains de munitions, libérant les camps de Debernet et Kastr.
Le 8 mai 2024, à Jouqueviel, l’ambassadrice du Kazakhstan en France, Gulsara Arystankulova, déposait une gerbe en leur honneur. La stèle locale, érigée en 1995, rappelle que le sang kazakh coula pour la liberté française.
Trahis par l’histoire : oubli en France, répression en URSS
Et puis, l’effacement. À la Libération, le général de Gaulle, intrigué par ces « visages asiatiques » dans les rangs des résistants, interroge : « Qui sont-ils ? Ce sont des Vlasovites ? ». Réponse : des Kazakhs, des « Mongols », des libérateurs. Mais leur mémoire ne figure dans aucune liste officielle. Gulnara Mendikulova en témoigne : « J’ai demandé aux archives du ministère de la Défense la liste des membres du détachement “Stalingrad”. Elle ne contenait que des noms français ».
La France oublie. L’Union soviétique accuse. De retour au Kazakhstan, beaucoup sont arrêtés pour « collaboration », comme Mukanov, condamné à dix ans de camp. Le mot « Mongol », en français, utilisé comme insulte dans un café en mai 1945, déclenche une bagarre symptomatique de leur rejet. En dépit d’un passé glorieux, leur avenir s’écrit en geôle.
Une mémoire reconstituée : entre réhabilitation et reconnaissance
Aujourd’hui, le combat continue. Pas dans les montagnes du Tarn, mais dans les couloirs des archives et les pages de recueils historiques. Mendikulova espère publier un ouvrage compilant les témoignages et documents rassemblés : La participation des Kazakhs à la Seconde Guerre mondiale en Europe de l’Ouest. Un fragment essentiel pour réhabiliter ces anonymes.
Elle affirme : « Nous n’avons pas réussi à les aider de leur vivant, j’espère qu’au moins après leur mort, nous rétablirons la justice historique pour leurs enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants ».