L’Asie centrale, nouvelle frontière stratégique de l’Europe ?
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Le 1er avril 2025, à la veille du tout premier sommet réunissant l’Union européenne et les cinq pays d’Asie centrale à Samarcande, le président de l’Ouzbékistan, Shavkat Mirziyoyev, a accordé une interview exclusive à Euronews. Dans un contexte de tensions globales et d’instabilités régionales, l’événement marque un tournant pour l’Asie centrale, qui se positionne désormais comme un acteur géopolitique stratégique entre Chine, Russie et Europe.

L’Asie centrale s’invite au cœur des calculs européens

Lorsque Shavkat Mirziyoyev affirme que « nos régions sont liées par des racines historiques profondes, des intérêts convergents et un désir commun de partenariat étroit », il ne fait pas dans la nostalgie. Il pose les fondations d’un partenariat revendiqué comme bilatéral, équitable, et surtout lucratif. Car depuis sept ans, les échanges commerciaux entre l’Union européenne et les pays d’Asie centrale ont quadruplé, atteignant 54 milliards d’euros selon les chiffres communiqués par le président.

Shavkat Mirziyoyev joue sur plusieurs tableaux : coopération énergétique, transition verte, interconnexion des marchés. L’initiative de corridor stratégique vert vers l’Europe, passant par la mer Caspienne et la mer Noire, est évoquée comme une clé du futur énergétique commun. Et l’ombre portée de l’Initiative chinoise de La Ceinture et la Route n’est jamais loin dans ce grand projet logistique transcontinental.

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Samarcande : une ville, une vision, une opération de soft power

Ce sommet ne se tient pas à Bruxelles, ni à Paris, mais à Samarcande. Un choix calculé, dont la symbolique est assumée par le président : « Samarkand est une ville qui a été un centre de commerce, de science et de diplomatie pendant des siècles ». Le chef d’État convoque Amir Temur, glorifie l’« esprit de Samarcande » et tente de forger un imaginaire commun dans lequel l’Europe ne serait plus un donneur de leçons mais un partenaire de trajectoire.

Ce n’est pas un hasard si la déclaration de Samarcande devrait être l’aboutissement politique du sommet, acte diplomatique destiné à consacrer un « partenariat stratégique interrégional ». Une manière de graver dans le marbre ce que Shavkat Mirziyoyev appelle un « format de coopération unique par son ampleur et sa portée institutionnelle ».

L’Asie centrale en mutation : laboratoire ou mirage ?

Depuis 2017, l’Ouzbékistan tente de se repositionner comme acteur moteur du dialogue régional. « Nous avons pris la décision stratégique de bâtir des relations constructives, de bon voisinage et mutuellement bénéfiques avec les États voisins », rappelle le président ouzbek. La résolution récente du différend frontalier entre le Kirghizistan et le Tadjikistan est brandie comme une preuve de maturité diplomatique.

Mais tout cela reste fragile. Derrière les sourires officiels, les différends territoriaux, les tensions hydriques et les rivalités historiques n’ont pas disparu. La stabilité revendiquée repose sur une trame serrée de réunions consultatives et d’initiatives transfrontalières comme les zones de commerce ou les fonds d’investissement conjoints.

Shavkat Mirziyoyev

Une Europe opportuniste, pas encore partenaire

Shavkat Mirziyoyev l’assure : « Plus de 1.000 entreprises à capitaux européens opèrent désormais en Ouzbékistan », et l’Union européenne serait le premier partenaire d’investissement dans la région avec un portefeuille cumulé de projets à hauteur de 30 milliards d’euros. Un chiffre flatteur, mais à relativiser : l’essentiel des flux reste concentré dans l’énergie, les infrastructures et les matières premières.

Le président ouzbek appelle à aller plus loin. Il souhaite une simplification des procédures commerciales, une harmonisation des normes techniques, et une implication directe des entreprises européennes dans les corridors de transport. L’accord de partenariat renforcé (EPCA) avec l’Union est présenté comme un levier de transformation à condition qu’il dépasse la logique déclarative.

Un virage vert assumé… mais encore virtuel

L’Ouzbékistan se rêve en champion de la transition énergétique régionale. « Nous prévoyons d’augmenter la part des énergies renouvelables à 54% d’ici cinq ans », affirme Shavkat Mirziyoyev. L’objectif ? Réduire de 16 millions de tonnes les émissions de gaz à effet de serre et honorer les engagements pris dans l’Accord de Paris.

Une ambition soutenue par l’annonce de 50 projets solaires et éoliens, et la création d’un marché régional du crédit carbone. Mais sur le terrain, les défis restent immenses : dépendance au gaz, infrastructures vétustes, et retard technologique. La proposition de créer un « Partenariat pour l’énergie propre Asie centrale – UE » reste pour l’instant théorique.
Sécurité et Afghanistan : les vrais enjeux cachés du sommet.

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Mirziyoyev est clair : « la sécurité régionale reste une priorité absolue ». Et l’Afghanistan, pays voisin instable et sous influence talibane, est au centre des préoccupations. L’Ouzbékistan défend une approche pragmatique et isolée des postures morales occidentales. Il revendique sa politique de dialogue et de coopération, notamment dans les transports, les infrastructures et la lutte antidrogue.

« Le développement de l’Afghanistan est impossible sans un engagement constructif avec les pays voisins », martèle-t-il. Le sommet de Samarcande devrait donc aussi être une tribune indirecte pour discuter de l’intégration partielle de Kaboul dans les dynamiques régionales.

Le sommet de Samarcande pourrait constituer un tournant dans les relations UE-Asie centrale

Le sommet de Samarcande ne changera pas l’ordre mondial. Mais il est le symbole d’un basculement silencieux : l’Asie centrale ne se contente plus d’être une zone tampon, elle veut devenir un acteur stratégique. Shavkat Mirziyoyev, en habile communicant, tend la main à une Europe qui doute, espérant transformer le scepticisme en partenariat. Reste à voir si l’Union européenne saisira cette main tendue avec sincérité ou si elle se contentera d’un ballet diplomatique sans lendemain.

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