Et si la solution à la crise hydrique de l’Asie centrale se trouvait enfouie dans les tiroirs d’un plan soviétique abandonné ? Une idée démesurée, mais pas tout à fait enterrée, ressurgit sur la scène géopolitique.
La résurrection d’un rêve fluvial à l’ombre du Kremlin
Le 27 mars 2025, lors d’une table ronde sur la diplomatie de l’eau à Bichkek, le secrétaire du Conseil de sécurité du Kirghizstan, Marat Imankoulov, a relancé une idée que l’on croyait reléguée à l’utopie soviétique : rediriger les fleuves sibériens vers l’Asie centrale. Ce projet, aussi gigantesque qu’oublié, refait surface en pleine sécheresse régionale, attisant à la fois espoirs et inquiétudes. « Dans les conditions actuelles de pénurie hydrique aggravée, il serait peut-être opportun de reconsidérer la pertinence de cette idée », a déclaré Marat Imankoulov.
Des fleuves sibériens pour irriguer l’Asie centrale : mirage ou solution ?
À l’origine, le projet soviétique des années 1920 – affiné dans les années 1960 – ambitionnait de détourner une part du débit colossal de l’Ob, de l’Irtych et du Tobol vers les plaines assoiffées du Kazakhstan, de l’Ouzbékistan et du Turkménistan. L’idée ? Apporter jusqu’à 25 kilomètres cubes d’eau douce par an, renforcer l’agriculture, stabiliser le niveau de la mer d’Aral et stimuler la navigation fluviale.
Mais ce pharaonique dessein avait été enterré à la fin des années 1980, sous la pression de la communauté scientifique soviétique, dénonçant son impact écologique délirant. Raser des forêts, creuser des canaux sur des milliers de kilomètres, déplacer des populations, menacer l’équilibre arctique… Le prix à payer semblait absurde. Et pourtant, en 2025, voilà que la pénurie d’eau fait renaître les vieux fantasmes hydrauliques.
Fleuves et géopolitique : qui tire les tuyaux ?
Marat Imankoulov a toutefois nuancé ses propos, évoquant une version moderne du projet, qui « pourrait être mise en œuvre sans nuire à l’environnement, en utilisant des systèmes de canalisations et des technologies modernes » (source : Kun.uz, 29 mars 2025). Adieu, les canaux à ciel ouvert ; bonjour, les conduites souterraines, l’intelligence artificielle et la régulation hydrologique de précision ?
Mais une question s’impose : qui paierait ? Car un projet d’une telle envergure nécessiterait des milliards d’euros d’investissements, une coopération géopolitique inédite entre Moscou et les républiques d’Asie centrale, sans oublier l’indispensable feu vert des populations locales. On imagine déjà la scène : des diplomates kazakhs, ouzbeks et kirghizes assis à une table, négociant le partage d’un fleuve né à 3 000 kilomètres de leurs frontières, pendant que les technocrates russes font tourner leurs calculs sur la fonte du pergélisol.
Fleuves, stratégie et diplomatie climatique
Pourquoi relancer ce serpent de fleuve aujourd’hui ? L’Asie centrale est à sec, littéralement. Les barrages sont à la peine, les récoltes brûlent, et la mer d’Aral, spectre de l’irrationnel soviétique, continue de s’évaporer. Alors, forcément, les États de la région scrutent le nord sibérien, où des masses d’eau coulent vers l’Arctique sans rencontrer âme qui vive. Mais derrière la logique hydraulique se cache une géopolitique redoutable. Remettre ce projet sur la table, c’est aussi reconstruire une forme de dépendance énergétique envers Moscou, à l’heure où l’Asie centrale cherche à s’émanciper économiquement. C’est jouer la carte d’un soft power liquide, où l’eau devient l’arme diplomatique du futur.
Une hydrologie héritée du XXe siècle ?
Les voix critiques rappellent que ce projet a déjà été jugé dangereux, ruineux et inefficace. Le Comité scientifique d’évaluation soviétique l’avait torpillé dès les années 1980, pointant son incompatibilité avec les équilibres écologiques du Grand Nord. À l’époque, le pouvoir soviétique avait dû reculer face à la fronde scientifique, un fait rarissime. Aujourd’hui, rien ne garantit que la résurrection d’une idée rejetée il y a quarante ans soit mieux accueillie. Les militants écologistes kazakhs s’inquiètent déjà de voir ressurgir une logique d’aménagement brutale, imposée d’en haut, sous couvert de modernité.
La redirection de fleuves vers l’Asie centrale : entre utopie technique et réalisme climatique
La proposition de Marat Imankoulov, aussi polémique que symbolique, révèle une chose : l’Asie centrale entre dans une ère de tensions hydriques chroniques, où les solutions classiques – barrages, négociations bilatérales, stockage – montrent leurs limites. Le projet des fleuves sibériens, version 2025, n’est sans doute pas pour demain. Mais le simple fait qu’il revienne dans les débats montre le degré d’alerte atteint par les États riverains.