Au Kirghizstan, le parlement s’apprête à entériner la démission d’un auditeur de la Cour des comptes. Dans le même temps, Edil Baisalov, vice-président du Cabinet des ministres, fustige publiquement l’institution pour ses pratiques jugées nuisibles à l’image de l’État. Un double signal, à la fois discret et brutal, sur la place réelle des contre-pouvoirs à Bichkek.
Cour des comptes du Kirghizstan : démissions, attaques et silence parlementaire
La Cour des comptes, pilier du contrôle budgétaire externe au Kirghizstan, fait face à une séquence particulièrement révélatrice de son isolement institutionnel. Le 3 avril 2025, le parlement kirghiz doit examiner la démission de Vadim Sadovnikov, un auditeur en poste au sein de l’institution. Proposé par le groupe parlementaire Yntymak, Vadim Sadovnikov a officiellement présenté sa démission « de son propre gré ».
Ce retrait s’est fait dans un silence feutré, sans conférence de presse, ni justification publique approfondie. Seul le comité budgétaire du parlement a approuvé la démarche sans soulever la moindre objection. Aucun élément n’a été communiqué sur les raisons profondes du départ de l’auditeur, ni sur son bilan. À quelques jours de l’examen parlementaire final, le contraste entre la discrétion du départ et le rôle fondamental de l’institution ne manque pas d’interroger.
La Cour des comptes du Kirghizstan est pourtant, selon la Constitution, l’organe suprême et indépendant de l’audit externe de l’État, responsable devant le président et le parlement. Sa légitimité repose sur une capacité à produire des audits impartiaux, souvent lourds de conséquences pour les ministères, agences et collectivités.
Edil Baisalov : une charge au vitriol contre les « petits auditeurs »
C’est dans ce contexte déjà trouble qu’est venue s’ajouter une intervention remarquée du vice-président du Cabinet des ministres, Edil Baisalov. Le 27 mars 2025, sur son compte officiel X, le haut responsable a publié une critique cinglante de l’activité de la Cour des comptes. Il accuse l’institution de saboter la confiance des citoyens dans l’action publique à travers des audits qu’il qualifie de fallacieux et nuisibles.
« Tu lis un titre : “La Cour des comptes a révélé des violations dans le district d’At-Bachy pour près de 122 millions de soms”. Tu lis le texte — ils ont trouvé quelque chose pour 120 mille soms, ce qui, à l’échelle du budget du district, ce sont des miettes tombées de la table. Le déplacement des inspecteurs de la Cour des comptes, avec leurs déjeuners et dîners hors de prix, a coûté plus cher. Et tous les communiqués de presse des ministères et agences sont du même style. C’est une véritable disqualification et un sabotage de la confiance envers le pouvoir au quotidien. Comme si “tout le monde vole des milliards partout” », a écrit Edil Baisalov.
Edil Baisalov poursuit, en dénonçant ce qu’il appelle des « dénonciations bureaucratiques » visant injustement les fonctionnaires : « Ce sont des centaines de nos fonctionnaires intègres qui se retrouvent éclaboussés. Ce n’est pas une critique constructive, c’est une délation pure et simple : à cause de ces rapports, on traîne des gens pendant des années devant des organes compétents ou pas très compétents. Il est temps d’examiner la nature, les pouvoirs et la structure de la Cour des comptes dans le cadre de la débureaucratisation. Se débarrasser des petits réviseurs-inspecteurs, et forcer les auditeurs à voir au fond des choses — à faire un audit de l’efficacité ».
Un tel réquisitoire, rarement entendu d’un haut responsable gouvernemental contre une institution constitutionnelle, soulève des interrogations lourdes de sens : la Cour des comptes est-elle en train d’être méthodiquement marginalisée ?
Crise de légitimité ou manœuvre politique ?
Les déclarations d’Edil Baisalov ne tombent pas du ciel. Depuis plusieurs mois, le gouvernement kirghiz affiche une volonté assumée de rationalisation administrative, parfois perçue comme une recentralisation du pouvoir. Dans cette perspective, les critiques adressées à la Cour des comptes pourraient s’inscrire dans une stratégie plus large : celle de neutraliser les contre-pouvoirs jugés « gênants » pour l’exécutif.
Il est d’ailleurs frappant de constater que la démission de Vadim Sadovnikov n’a pas donné lieu à la moindre réaction publique du parlement, ni de la Cour elle-même. Aucune défense n’a été formulée, aucun rappel de l’importance du rôle de contrôle n’a été diffusé par les membres de l’assemblée. Ce silence assourdissant vaut approbation tacite, ou du moins résignation.
Pendant ce temps, les audits publiés par la Cour continuent d’alimenter les titres des médias locaux, sans que leur impact politique réel ne soit clairement perceptible. La crainte, formulée en filigrane par certains observateurs, est celle d’une institution vidée de sa substance, rendue inefficace par l’absence de soutien politique et la violence des attaques.
Un virage institutionnel à surveiller
L’audition parlementaire du 3 avril 2025, censée entériner la démission de Vadim Sadovnikov, risque fort de se dérouler dans l’indifférence. Pourtant, elle incarne un épisode clé d’un processus plus vaste : celui d’une redéfinition silencieuse des équilibres institutionnels au Kirghizstan.
Ce n’est pas tant la démission qui alarme que le climat dans lequel elle s’inscrit. Car dans une démocratie encore fragile, le retrait discret d’un auditeur, associé à une attaque frontale d’un vice-premier ministre contre une institution indépendante, ne devrait jamais être banalisé. Il y a dans cette séquence plus que des mots : un effritement du contre-pouvoir, qui s’opère sans bruit — mais pas sans conséquences.