Le rapport annuel publié par la Banque centrale ouzbèke le 31 mars 2025 offre un tableau dense et contrasté d’une dynamique financière qui ne laisse place à aucune approximation. Et pour cause : en cinq ans, l’endettement extérieur des entreprises a été multiplié par 2,4, faisant bondir la dette extérieure totale à 64,1 milliards de dollars (environ 59,3 milliards d’euros), soit 55,7% du produit intérieur brut (PIB) national. Une trajectoire fulgurante, à cheval entre stratégie d’investissement et dépendance grandissante.
Dette extérieure : accélération spectaculaire et recomposition des acteurs
La dette publique extérieure de l’Ouzbékistan s’élève à 33,9 milliards de dollars, soit 29,5% du PIB. Mais c’est surtout le secteur privé qui marque les esprits, avec une dette extérieure atteignant 30,2 milliards de dollars, contre 12,6 milliards seulement cinq ans plus tôt selon les données du rapport de la Banque mondiale.
Ce basculement structurel ne s’est pas opéré dans le vide. Portée par une libéralisation progressive de l’économie depuis 2017 et une volonté affichée de modernisation industrielle, la politique d’emprunt s’est imposée comme un levier central. Une stratégie de financement externe qui n’épargne aucun secteur : énergie, infrastructures, textile, machines-outils, tous se retrouvent impliqués dans cette logique de captation de capitaux étrangers.
La dette extérieure, moteur d’un développement sous tension
La montée en puissance de la dette extérieure n’est pas sans effets sur les indicateurs macroéconomiques. Selon le rapport du 31 mars 2025, les investissements directs étrangers (IDE) ont progressé de 32% en un an, atteignant 2,8 milliards de dollars, tandis que les investissements de portefeuille ont été multipliés par 3,1, pour s’établir à 3,1 milliards de dollars. Une manne bienvenue pour éponger un déficit du compte courant qui s’est néanmoins réduit, passant de 7,8 milliards de dollars en 2023 à 5,7 milliards en 2024.
Mais à quel prix ? Le service de la dette extérieure est lui aussi en hausse. Les remboursements du secteur privé non garanti ont presque quintuplé entre 2015 et 2023, passant de 665 millions à 4,9 milliards de dollars, selon les statistiques de la Banque mondiale. Et les intérêts versés explosent : plus de 2 milliards de dollars en 2023, dont près de la moitié dus par le secteur privé. Le fardeau commence à se faire sentir.
Réserves en hausse, vulnérabilités en embuscade
Pour contrebalancer cette pression, les autorités misent sur la consolidation des réserves. Au 1er janvier 2025, les réserves internationales atteignaient 41,2 milliards de dollars, soit une hausse de 6,6 milliards sur un an, tirée par l’augmentation des prix de l’or. Une bouffée d’oxygène bienvenue, mais instable : une baisse des prix des matières premières ou une hausse des taux mondiaux pourrait rapidement mettre à mal cette fragile architecture.
D’autant que le ratio de la dette extérieure au revenu national brut (GNI) n’a cessé d’augmenter : 13,7% en 2013, 33,7% en 2019, 58,7% en 2023 (Banque mondiale). Cette montée continue traduit une dépendance croissante aux flux extérieurs, avec un risque latent de déséquilibre si les entrées de capitaux venaient à se tarir.
En quête de stratégie, entre FMI et arbitrages souverains
Un point d’ombre demeure : la stratégie de gestion de la dette à moyen terme, élaborée avec le soutien du Fonds monétaire international (FMI) en octobre 2023, n’a pas pu être consultée, les documents étant momentanément inaccessibles. Mais son existence même illustre une volonté de cadrer la trajectoire de l’endettement. Entre plan d’emprunt annuel, arbitrages sur la nature des crédits (bilatéraux, multilatéraux, privés) et surveillance des échéances, une discipline semble vouloir émerger.
Reste que cette discipline est aujourd’hui soumise à des tensions multiples : pression sociale pour l’emploi, impératif de croissance industrielle, gestion des infrastructures, compétitivité régionale… autant de défis qui rendent la gestion de la dette extérieure aussi complexe que stratégique.
L’exemple ouzbek illustre parfaitement les dilemmes d’un pays en développement ouvert à la globalisation financière. D’un côté, une dette extérieure qui alimente les investissements et la transformation structurelle de l’économie. De l’autre, une montée des vulnérabilités financières qui pourrait se retourner contre le pays à la moindre turbulence. L’avenir dépendra de la capacité de l’Ouzbékistan à convertir cette dette en croissance productive… et à résister à la tentation du surendettement.