Sur les cartes postales, les monts célestes, les bazars chamarrés et les steppes infinies font rêver. Mais les chiffres racontent une tout autre histoire. Derrière les slogans promotionnels et les grands projets d’aménagement, quelles réalités se dessinent pour les flux touristiques en Asie centrale ? Les frontières s’ouvrent, les indicateurs s’affolent, et certains pays semblent ne pas jouer dans la même cour.
Les entrées explosent : croissance tous azimuts dans la région
Les dernières données sur les entrées touristiques en Asie centrale ont été publiées, révélant des tendances aussi spectaculaires qu’inattendues. Longtemps marginalisée dans les radars mondiaux du tourisme, la région s’impose désormais comme un espace de croissance intense, avec des hausses à deux chiffres dans plusieurs États. Mais derrière l’euphorie des entrées massives, les déséquilibres flagrants soulèvent des questions : qui visite qui, pourquoi, et à quel prix ?
C’est un chiffre qui ne passe pas inaperçu : 28,6 millions de visiteurs étrangers ont franchi les frontières de l’Asie centrale en 2024, selon les données compilées par le média kazakhstanais Finprom à partir des offices statistiques nationaux. Cela représente une hausse de 11% par rapport à 2023. Mais derrière cette croissance agrégée se cachent de profondes disparités.
En tête de ce mouvement, le Kazakhstan enregistre 15,3 millions d’entrées, dont 10,4 millions de touristes restés plus de 24 heures. La durée moyenne de séjour atteint quatre jours. Selon le Ministère kazakh du tourisme et des sports, cette progression représente 1,2 million de visiteurs supplémentaires, soit une hausse annuelle de 13%.
Le Kirghizstan, malgré sa taille modeste, n’est pas en reste. Le pays a accueilli 8,6 millions de visiteurs étrangers en 2024, un chiffre impressionnant pour une population de seulement 7,2 millions d’habitants. Un ratio qui ferait pâlir bien des destinations balnéaires surmédiatisées.
Et que dire de l’Ouzbékistan ? Il signe la plus forte croissance de la zone : +20,1%, à 8 millions d’entrées. Une majorité (79,4%) de ces touristes a franchi la frontière à pied, révélant une mobilité régionale dense et continue, en particulier avec le Kirghizstan et le Tadjikistan.
Le Tadjikistan, de son côté, reste plus discret en valeur absolue, mais participe pleinement aux dynamiques croisées qui irriguent la zone.
Tourisme croisé ou entre-soi régional ? Entrées et dépendances croisées
À regarder de près, les flux touristiques intra-régionaux dessinent une géographie des dépendances.
Au Kirghizstan, 61,7% des visiteurs proviennent de l’Ouzbékistan, tandis que 28,3% sont des ressortissants kazakhs. Une véritable boucle touristique régionale semble se former, à l’exception notable du Kazakhstan.
En Ouzbékistan, la structure des entrées est finement diversifiée : environ 30% des touristes viennent du Kirghizstan, autant du Tadjikistan, et 18,6% du Kazakhstan. Le reste – près de 22,9% – provient d’un éventail plus large incluant la Russie.
Au Tadjikistan, l’Ouzbékistan reste de loin le premier pourvoyeur de touristes (61%), suivi de la Russie (26,9%) et, très loin derrière, du Kazakhstan (2,6%). L’absence de frontières communes avec ce dernier limite manifestement les échanges.
Ce maillage régional dessine donc une forme de coopération touristique de proximité, mais le Kazakhstan s’en tient à l’écart. Pourquoi ?
Kazakhstan : des entrées orientées vers l’Est, pas vers ses voisins
Contrairement à ses voisins, le Kazakhstan n’intègre pas pleinement le circuit touristique régional. Selon le Bureau national des statistiques de l’Agence pour la planification stratégique, ses visiteurs sont d’abord des Russes (31,8%), puis des Chinois (13,1%) – en forte hausse après le lancement de l’Année du tourisme Kazakhstan-Chine –, suivis des Indiens (9,4%). Les flux en provenance des pays d’Asie centrale restent marginaux.
Une forme d’isolement touristique qui tranche avec la tendance régionale. Est-ce un choix stratégique ? Une question d’infrastructures ? Ou un désintérêt réciproque entre les citoyens de ces pays voisins ? Aucune explication officielle ne vient combler ce vide.
Le nerf de la guerre : investissements et performances économiques
Les entrées explosent, mais le tourisme reste un secteur d’investissement très inégal dans la région.
Au Kazakhstan, le tourisme semble porté à bout de bras par l’État et les grands groupes : 947,5 milliards de tenges ont été dépensés en 2024, en hausse de 20,4% par rapport à l’année précédente. En 2023, cette augmentation atteignait même 53,4%.
Au Kirghizstan, les revenus touristiques dépassent 1 milliard de dollars, selon le Comité national des statistiques. La valeur ajoutée brute du secteur a progressé de 21,7%, et les investissements dans le capital fixe ont grimpé de 10,1%.
Quant à l’Ouzbékistan, la vitalité du secteur se mesure par la croissance des services HoReCa (hôtellerie, restauration, cafés) : +10,6% en 2024, +13,5% en 2023, +22,3% en 2022.
Partout, les chiffres témoignent d’un essor structurel, mais les stratégies divergent. Là où certains tablent sur l’ouverture régionale, d’autres misent sur des flux plus lointains, voire sur des clientèles émergentes d’Asie.