C’est une scène inattendue, mais pas improvisée, qui se prépare dans les coulisses d’un théâtre parisien. Une incursion venue du Tadjikistan, portée par une ambition artistique affirmée, prend forme dans les décors feutrés d’un lieu chargé d’histoire. Mais que peut bien venir jouer une troupe d’Asie centrale au cœur de Paris ?
Une scène française illuminée par la culture tadjike : le pari de France Unesco Esplanade
Le 26 mars 2025, la prestigieuse salle du Théâtre du Gymnase Marie-Bell accueillera une représentation singulière : la troupe nationale tadjike d’opéra et de ballet, en tournée dans la capitale française sous l’égide de l’association France Unesco Esplanade. L’événement, aussi discret qu’inattendu dans le paysage parisien, incarne une rencontre rare entre deux sphères culturelles que tout semble séparer. Mais faut-il encore croire que les géographies artistiques s’arrêtent aux frontières ?
La salle centenaire du Théâtre du Gymnase Marie-Bell, lieu emblématique des scènes classiques françaises, ne s’attendait sans doute pas à accueillir le 26 mars une compagnie venue des rives du Vakhch. C’est pourtant le pari assumé de France Unesco Esplanade, qui signe ici un acte de diplomatie culturelle audacieux.
Sous la direction de Kamoliddin Saifiddinzoda, la troupe du Théâtre national académique d’opéra et de ballet Sadriddin Ayni, joyau de la scène tadjike, propose une double affiche révélatrice d’un dialogue culturel assumé. En première partie, le public découvrira « Chopiniana », une œuvre envoûtante et éthérée du répertoire russe inspirée des valses de Frédéric Chopin. Une plongée dans le lyrisme romantique, qui se poursuit dans une seconde partie aux couleurs musicales hybrides, mêlant compositions occidentales et nationales, entre les accents de Sergueï Prokofiev, les envolées de Niccolò Paganini, et les résonances identitaires de Tolibkhon Shakhidi et Daler Tilloev.
C’est un métissage affirmé que la France Unesco Esplanade promeut ici, à contre-courant de la frilosité institutionnelle habituelle. Et le public, lui, ne s’y est pas trompé : les billets se sont arrachés en deux semaines, selon le communiqué du théâtre publié sur Facebook le 24 mars.
Une tournée à Paris entre tradition et affirmation diplomatique
Ce ballet d’une soirée, unique par son contenu comme par sa symbolique, ne s’inscrit pas seulement dans un échange artistique. Il porte la marque d’une revendication identitaire et culturelle forte, appuyée par la participation active de l’ambassade du Tadjikistan en France et l’implication de l’association France Unesco Esplanade.
Le choix du Théâtre du Gymnase Marie-Bell, théâtre historique inauguré en 1820, n’est pas anodin. Il s’agit d’une scène reconnue pour sa capacité à accueillir des formes de spectacles hybrides et des initiatives artistiques atypiques. Rien d’institutionnel dans cette démarche, aucune inscription dans les grands événements du ministère de la Culture — pourtant prompt à revendiquer sa programmation. Le site du ministère ne fait aucune mention de cette tournée dans ses communiqués des « Événements nationaux 2025 ». Une omission qui en dit long sur la faible visibilité accordée à ces ponts artistiques venus d’ailleurs.
Quant à la presse française traditionnelle ? Silencieuse. Ni l’AFP, ni Le Monde, ni même France Culture n’ont relayé l’information. C’est donc via les canaux tadjiks et les réseaux sociaux que l’événement a été annoncé. Comme une réponse contemporaine à une forme d’oubli, cette tournée s’est organisée en marge des circuits institutionnels. Une stratégie de l’ombre devenue nécessité, voire choix politique.
Une date symbolique, entre Norouz et mémoire nationale
Le départ des artistes depuis Douchanbé n’a pas été anodin. Quelques jours avant leur envol, la troupe a rendu hommage à l’histoire et à l’identité tadjikes en déposant des fleurs au monument d’Ismoil Somoni, figure emblématique de l’unité nationale. Le voyage s’inscrit dans la fête du Navrouz, le Nouvel An perse, célébrée autour du 21 mars et marquant symboliquement un renouveau culturel.
Il ne s’agit pas d’une tournée parmi d’autres. Cette venue à Paris, à l’heure où l’Asie centrale reste absente des imaginaires culturels occidentaux, agit comme une provocation artistique douce mais ferme. Et face à l’indifférence de certains relais, la France Unesco Esplanade oppose une stratégie de diffusion ciblée, directe, où le bouche-à-oreille a supplanté les communiqués officiels.
C’est peut-être là l’ironie la plus fine de cet événement : dans une époque saturée de récits globalisés, il aura fallu un ballet tadjik pour rappeler que l’art, lui, traverse les murs les plus opaques.
En une seule soirée, sans tambour ni clairon, une troupe méconnue aura investi un théâtre parisien pour y déposer, entre deux pointes de pied, un message culturel limpide. Ni folklore, ni simple folklore, mais un manifeste dansé pour la visibilité d’un art national. Ce 26 mars 2025 restera peut-être une note mineure dans les agendas institutionnels. Mais pour qui y a assisté, c’était une leçon magistrale d’élégance et d’audace.